samedi 17 février 2018

Nostalgie

Il se lève ce matin, la tête bourdonnant des climatiseurs et épurateurs d'air qui ronronnent sans arrêt, le retenant à cette vie précaire. Par la vitre sale, il voit la boule de feu déjà en action asséchant encore le peu qui puisse rester de viable. Son souvenir des nuages se dissipe de jour en jour. Il sait que bientôt il ne pourra plus se rappeler ne serait-ce leur forme dans le ciel. Ni la goutte d'eau qui vient s'écraser sur votre front donnant une impression de fraîcheur. Les dernières pluies ici étaient acides, il fallait justement éviter de les recevoir. Comment en est-on arrivé là ? Cette question lancinante lui trotte dans la tête. Question sans aucune importance maintenant.
 La couleur verte a disparu du paysage laissant le brun et le noir s'installer; est-ce une simple question de couleur? Forcément non mais peut-on lui enlever jusqu'à cette notion?

 L’Homme cela lui a pris comme ça, comme dans un rêve démentiel. Un cauchemar.
D'abord il a voulu mettre son image partout, se mettre en publicité, en actualité. Il abat les arbres, déforeste, pour en faire du papier, des affiches. Il a commencé à cacher le paysage, comme s'il voulait ne pas voir ce qu'il détruisait.
Puis il a construit des maisons de plus en plus grandes. Bien sûr il plantait un arbre de temps en temps pour en garder le souvenir. Les Immeubles grandissant ont commencé à couvrir les arbres de leur ombre, ces derniers sont morts desséchés. Le béton a remplacé le parc naturel couvert d’herbes folles.

Il a voulu se déplacer, il invente donc des machines, il faut les nourrir ces machines. Heureusement la terre nourricière est là avec ses réserves de pétrole. On pille et même si quelques cargos chavirent, laissant de larges larmes noires sur la face de la mer, on se dit que le jeu en vaut la chandelle. La flamme il faut pouvoir la laisser allumée, comme l'homme de Cro-Magnon voulait la préserver. Les usines et les véhicules crachent leur venin invisible trouant notre toit protecteur. Empoisonnant notre air.

L'Homme est pris d'une frénésie, non seulement il ne veut pas s'arrêter mais il court, il casse, il tue. Bientôt les forêts disparaissent laissant place à des langues de terre desséchées que même les fleuves ne peuvent abreuver. Des mers s'évanouissent découvrant des carcasses de cargos, des neiges d'antan s'évaporent vieilles de milliers d'années.
 L'Homme il lui a fallu 50 ans pour assécher sa terre nourricière. On respirait encore à l'époque mais la dioxine et les gaz que génèrent les déchets remplacent notre gaz vital. L'Homme n'est pas à cours d'idée il crée des masques pour pouvoir continuer sa destruction, Le masque lui permet aussi de se cacher. Au début on s'interroge on voit des cyclistes masqués puis on s'habitue. On entend parler de pluies acides, mais pour l'instant ce n'est pas très inquiétant ce ne sont que de petites pluies.
Il ne fallait pas accepter dès le début car il suffit aux pollueurs de gravir les paliers plus ou moins sensibles de la résignation.
L'eau est devenue rare, ce sont les pays pauvres qui ont commencé à mourir. Dans les pays riches on a pompé tout ce que l'on pouvait pomper. Les mers, les glaciers tout y est passé reculant de quelques années le cauchemar que d'autres vivaient.
Des îlots, des oasis se sont créées entourées de murs et barbelés gardés par des armées. Des millions de gens y ont péris autour faute d'eau ils y ont versé leur sang. Maintenant ce sont les dirigeants, les vrais pollueurs qui y vivent, pour combien de temps encore.

Ou est passé cette cascade sur la rivière. Elle déployait son rideau de brume aqueuse que venait illuminer le spectre coloré du soleil. Le promeneur armé de patience aurait pu y voir un écureuil s'y rafraîchir ou ce raton laveur sécher ses poils brillants à la chaleur des rayons. Tous les sens y étaient mis en éveil.
L'ouïe d'abord avec cette mélodie de l'eau sur les rochers, rehaussée de chants d'oiseaux et ponctuée de bourdonnements d'abeille.
L'odorat ensuite par le bouquet de l'herbe humide agrémenté des parfums de fleurs des prés.
Le goût après en se rafraîchissant de cette onde; croquant une fraise sauvage.
Le toucher en laissant filer entre ses doigts cette force insaisissable.
La vue bien évidemment, imaginant qu’il y a plusieurs milliers d'années de cela quelqu'un assistait au même spectacle.
Où sont tous ces plaisirs disparus à jamais ? Pendant plusieurs millénaires des hommes ont pu y goûter. En quelques décennies tout a disparu, l’eau, l’herbe, les fleurs, la musique plus rien de tout cela. Tout n'est plus que sable, poussière (tu retourneras poussière).

Pourquoi se ressasser cela sans arrêt? Cela ne sert à rien, si c'était à refaire, l'Homme recommencerait. Ce serait le jet d'un sac de plastique qui naviguerait jusqu'à la mer. Car tout a commencé comme ça un geste simple sans conséquence qui se multiplie à l'infini, l'égoïsme nous permettant de croire que l'on a le droit d'agir ainsi. Ce sont ces politiques soutenant les compagnies pétrolières qui en sont responsables. Ce sont eux qui rendront des comptes au banc de la société, au grand tribunal des amoureux de la terre, ils seront condamnés pour crime contre la nature; crime contre nature pourra-t-on vraiment dire.

L'homme se ressasse tout cela en songeant qu'il n'a pu rien faire. Va falloir qu'il mette sa combinaison, son masque, ses bottes pour aller chercher de quoi se sustenter. Il va partir pour sa quête finale. Arpenter ces rues balayées par un vent de sable. Il se couvre entièrement, la moindre surface de peau offerte au soleil brûlerait instantanément. Il doit chercher quelques trous ou récipients dans cette ville contenant un liquide poisseux lui permettant de s'abreuver. Il est conscient que si ce n'est aujourd'hui qu'il périra, ce sera certainement demain.
Demain il y a longtemps voulait dire espoir, depuis peu ce mot, Demain, pour lui veut dire mort.

Dans une année lumière de là, une vie apparaîtra sur une autre planète. Les nouveaux êtres verront la terre comme une planète inhospitalière ne pouvant accueillir la vie.

L'histoire se serait-elle déjà répétée ?

En attendant les mots croisés

Aujourd’hui c’est Vendredi.
Le Vendredi était un jour particulier pour Maman. Elle recevait les mots croisés d’Ouest-France. Des mots croisés de Laclos relativement compliqués. Si le journal venait à manquer la journée était gâchée. Son premier travail était de me les envoyer par mail, elle ne manquait jamais ce rituel. Après elle n’était plus joignable jusqu’à ce que la grille soit remplie.
Aujourd’hui j’ai ouvert mes mails. Les mots croisés n’y figuraient pas. Ils n’y figureront plus jamais d’ailleurs!. Ce n’est pas le fait des mots croisés, je ne les faisais pas toujours, de temps en temps seulement. Ce qui me manque c’est autre chose une ambiance, une atmosphère. Ce genre de choses qui deviennent des souvenirs s’éloignant de la réalité au fil des jours s’égrenant.  C’est bizarre lors de la perte de quelqu’un de cher, on s’accroche à des choses que l’on ne voudrait pas oublier, des moments qui retiennent la personne disparue à portée de pensée.
L’usure du temps rognera petit à petit ces souvenirs. C’est ainsi, le cerveau est bien conçu il n’est pas brutal, il évapore la personne disparue comme le brouillard se dissout dans un matin d’automne. Même en s’accrochant à ces sensations, le rythme du temps fait que, comme sur une route, on s’éloigne de la présence de l’être disparu. C’est sûrement mieux ainsi, la vie continue sa course inexorable. Des bribes reviendront de temps en temps nous rappelant les atmosphères dont je parlais plus haut.
Ces derniers temps, signe d’une fatigue implacable, Maman avait plus de mal à finir sa grille et malgré sa hargne connue, il lui arrivait plus fréquemment de jeter l’éponge avant la fin. Son dernier geste à la table a été de remplir quelques cases d’une grille a jamais terminée.
Voilà ce n’est qu’une histoire de mots croisés, c’était une partie importante de la vie de Maman.

La mort n’est pas une fin en soi.

Nous ne savons rien du devenir de la personne décédée, beaucoup de gens en ont tué beaucoup d’autres pour imposer leur façon de voir la mort.
Pour les proches, pour qui le début d’une autre vie commence, ce n’est pas une fin en soi.
Bien sûr la vie ne va pas être bousculée mais cet événement va modifier son contexte et du jour au lendemain il faut intégrer ce changement.
La famille est une chaine avec pour maillons les personnes, quand  le maillon le plus vieux  tombe la chaine reste solide. C'est plus grave lorsque qu’un maillon du milieu tombe, la chaine devient plus fragile.

Nous apprenons beaucoup de nos parents.
Ces dernières années j’ai appris beaucoup sur ma mère. Elle me racontait des fragments de sa vie comme des puzzles à reconstituer. Je me suis posé la question de savoir pourquoi ces épisodes arrivaient parcimonieusement comme s’il y avait de la pudeur et que point trop fallait en dévoiler à chaque fois. Je me suis aperçu malgré tout qu’elle avait vécu de bons moments, ce dont je doutais, en espérant que ce ne soit pas que de la nostalgie. Elle m'a permis de pouvoir raconter certaines histoires.
Maman avait un dictionnaire de dictons implacables qui lui régulait sa vie.
J’en citerai  quelques-uns : Il y a plus malheureux que nous ; à un cheval donné on ne regarde pas la dent, on fait ce qu’on peut pas ce qu’on veut, c’est le bon dieu qui décide, c’est le destin, il faut mériter sa vie enfin ce dernier, je ne sais si elle le disait mais elle me l’a imposé. Je me battais quelques fois avec elle lorsqu’elle lançait ces flèches empoisonnées en lui disant qu’elle pouvait jouer sur le curseur de sa vie et essayer de voir les choses avec optimisme. C’était peine perdue. On ne peut pas donner du bonheur à quelqu’un malgré lui ; juste un peu de confort; c’est un regret que j’aurais.
Cette façon d’être lui a été inculquée dès son enfance je pense, elle a su qu’elle serait la remplaçante d'une sœur décédée. Il n’était pas question de psy dans son monde.  Ce caractère forgé comme un maréchal ferrant tord le fer la poursuivra toute sa vie. En ce qui me concerne en tant qu'enfant peut-être lui manquait-il un peu de fibre maternelle? mais elle a tout fait pour que l’on soit bien.

Elle aura connu la majeure partie de l’évolution du vingtième siècle.
Elle a quitté le monde paysan du 19eme siècle pour entrer en  pleine révolution industrielle. Elle a subi l’occupation allemande dont elle disait ne pas en avoir souffert. Après c’étaient les bonnes années à la ferme ou un monde grouillait avec une convivialité à jamais perdue. A cette époque les parents étaient patron.  Puis la mécanisation est arrivée, les commis et hommes de journées sont partis à l’usine et la banque est devenu le patron (impersonnel comme disait Steinbeck)  Maman a eu du mal à l’accepter elle s’est retrouvée enfermée seule dans sa salle de traite, comme à l’usine, se rappelant la traite aux champs avec les gens chantant et discutant sans arrêt. J'ai appris cette abnégation à cette époque et l'ai vraiment vue basculer dedans.
On aurait pu la croire réfractaire à l’évolution mais quand ses petits enfants ont débarqués chez elle avec leur GameBoy elle a décidé d’en acheter une afin de partager des choses avec eux. Puis elle a poussé son mari à l’emmener aux cours d’informatique et c’était une fierté quand j’en parlais à mon travail. Elle avait un côté artiste, tricotant des pulls qui ont fait les beaux jours des écoles jusqu'à Paris.Sur l'ordinateur elle confectionnait ses cartes de tables pour les fêtes.
Pour Maman la vie devait se mériter et même dans ses loisirs il y avait une abnégation qui me faisait froid dans le dos.
Je ne voudrais pas la quitter sans me souvenir de son humour sans en avoir l’air. De Nicole sa personne de compagnie elle disait : "elle me raconte la vie à l’extérieur c’est mon Google à moi"
c'est sa dernière blague il y a tout juste quelques jours.
Voilà cette génération a vécu beaucoup plus de choses que nous ne pourrons en vivre et j'espérais encore la questionner sur cette époque car il ne reste plus beaucoup de témoins.
Pour ceux qui croient, maman est partie retrouver son mari avec lequel je me souviens d'un couple heureux et complémentaire.
Dans tous les cas elle doit reposer quiète et en paix avec la vie.



vendredi 16 février 2018

Digression autour d'un bouchon

Je me réveille, m’assois au bord du lit et tend la main vers la bouteille d’eau. Je dévisse le bouchon, il quitte ma main et va rouler sur le sol je l’entends continuer sa course pendant quelques secondes.
Ne le voyant pas sur le sol, je pense qu’il a du se cacher sous le lit. Avec mon mal de dos je ne peux pas me baisser et décide donc de pousser le lit. Je me cogne les doigts de pied ; je ne sais pas si vous avez essayé entre le lit et vous c’est toujours le lit qui gagne. D’un geste brusque je me retourne et là c’est mon coude qui attaque la bibliothèque, encore perdu. Ce sont toujours les objets inertes, semble-t-il, qui remportent la victoire ou alors ils sont plus durs à la douleur que nous?

A partir de ce moment, une personne ayant toutes les capacités nécessaires de  la réflexion devrait s’arrêter. La loi de Murphy est claire sur ce point : dans le monde il y a  toujours quelqu’un pour emprunter la voie de la catastrophe.

Donc deux solutions. La première est de se dire « le bouchon peut continuer sa course folle à explorer tout l’univers sombre des dessous du lit je m’en fiche ! » La deuxième, plus hardie et revancharde, est de se dire «je ne me suis pas fait mal pour rien je continue le combat ! » mais comme il est dit plus haut les choses gagnent souvent à ce jeux. A ce moment je pense, je ne sais  pourquoi ? À cette association qui collecte les bouchons en plastique et me dit « Je les plains ! tous ces bouchons qui roulent partout, bon pas sous le lit, mais dans tous les coins ! » Peut être pourrais-je  les contacter pour monter une association des victimes de ces ronds de plastique? Heureusement la loi de Murphy ne prend pas en compte le coté comique de ces situations il faut toujours avoir un peu d'autodérision pour relativiser.

Avec de la chance un jour je vais marcher dessus pieds nus, m’ouvrir le pied et boiter pendant deux jours. Je dis « avec de la chance ! » ce serait plutôt de la malchance. Certains diront «Lui, il n’a pas de chance ! » Alors là je dis « non ! » j’ai horreur qu’on dise « tu n’as pas de chance! » comme si la malchance avait un côté définitif, tu ne peux pas lutter contre. Comme si lorsque tu nais une bonne fée se penche sur ton berceau et avec sa baguette elle te dit « tu seras chanceux ! » alors que pour d’autre  il n’y avait plus de fée disponible ils envoient donc une stagiaire qui, ne connaissant pas le boulot, prendrait sa baguette à l’envers au moment de prononcer sa phrase magique. Il est vrai aussi que pour avoir des chanceux il faut des malchanceux quelqu’un qui gagne au loto est chanceux grâce à tous les malchanceux qui ont perdu. Je suis persuadé que la chance tourne.

Tout ça pour dire que je ne crois pas à un état dont on ne pourrait aller contre.

Le bouchon n’a qu’à continuer sa vie de son côté, un jour un aspirateur l’avalera se sera un juste retour des choses, là la chance aura tourné pour lui. Je pourrai me consacrer à aller de l’avant vers d’autres aventures, plus dangereuses les unes que les autres, et, avec un peu de chance, je survivrai.

mardi 6 février 2018

La vie, un long fleuve

La vie est un long fleuve, pas toujours tranquille comme le dit un titre de film.

Comme l'eau jaillit de la source à la lumière du soleil, l'enfant jaillit de la source maternelle à la lumière de la vie.

Un ruisseau coule hésitant dans les herbes folles et grossit se nourrissant du liquide aqueux. Au fil du temps ce petit ru se dissipe, il devient un petit torrent parfois casse-cou parfois dormant.
C'est l'enfance.

Il grandit toujours s'écartant quelquefois de sa route puis revenant dans le droit chemin.Parfois il lui arrive de se tarir et son histoire s'arrête là.
Au fil des kilomètres il grossit devient un torrent impétueux, parfois indiscipliné, parfois soumis au relief accidenté l'entourant.
C'est l'adolescence.

A ce moment on ne sait pas s'il va être un rapide tumultueux ou  si des courants plus calmes vont l'assagir. Il y a des écueils, des rochers qui le déchirent et le rendent encore plus incontrôlable mais il se calme au contact d'autres il s'enrichit connaît la paix et la sérénité.
C’est l’âge adulte.

D'autres rivières viennent former avec lui un fleuve large et joyeux que nourrissent d'autres ruisseaux. Il y aura des accidents de la nature ou il deviendra fougueux voire rageur dans ces rapides de la vie.

Toutefois la plus part du temps c'est un long ruban avec des méandres qui nourrit la nature environnante. Une usine, des déchets pourront lui donner un cancer; son eau devient alors glauque, noire et insipide. S'il arrive à en guérir, il poursuivra sa route de plus en plus lentement. Pour se jeter dans cet océan d'éternité.

Nous venons de l'océan, nous avons été nourris dans le ventre avec un liquide ayant la même salinité que l'océan. Nos larmes, notre sueur contiennent la même dose de sel que la moyenne des mers.

Comme le fleuve nous retournons à l'océan pour nourrir d'autres vies.


Le cheval qui courait sur un tapis!

Le rayon de soleil vient taper à la vitre sale du hangar. Il suit sa course jusqu’à frapper l’œil de l’animal à l’intérieur. Dans ce qui...