mercredi 17 janvier 2018

Hommage!

« Tu n’es pas fait pour les études, tu vas travailler ! » Voilà la sentence est tombée. C’est vrai que mes années de collège ne sont pas glorieuses ; deux redoublements, un échec au BEPC. J’ai passé ces années à rêver. Le réveil est brutal. Le directeur du collège, derrière son bureau, nous fait face à mon père et moi il balance sa phrase sans espoir. Je me dis « où est ce que cela a merdé ? » je pense également que pour ce directeur ce devrait être un échec aussi ; mon père n’en a pas eu pour son argent, lui qui voulait faire les choses bien. Ce dernier est trop respectueux de la fonction pour mettre en cause ce jugement suprême.

Des années d’errance vont suivre faites de travaux à la ferme et de travail en usine. Puis une phrase : « vivement l’année prochaine ! » dite par les ouvriers qui reviennent de vacances. Une question m’envahit : « faut-il passer onze mois à attendre le mois de vacances toute sa vie ? » un vertige me prend. Je demande à voir le directeur pour donner ma démission.
Fier de ma décision, je vais à l'ANPE ne serait-ce que pour m'y inscrire. Dans notre monde vous pouvez travailler, être au chômage, crever de faim, faire la manche l'important c'est que vous soyez dans le circuit, rattaché à une quelconque administration sinon vous vous marginalisez et petit à petit vous n'êtes même plus un numéro, vous n'existez plus. Mort socialement avant de mourir cliniquement.
Là on me dit si vous voulez avoir un travail intéressant il faut retourner à l'école ! J’ai du mal à m'imaginer à vingt-cinq ans me retrouver avec des gens de dix ans plus jeunes. L’idée que je me fais de l'école est celle que j'avais quittée quelques années plus tôt. Pour rien au monde je ne veux revenir dans ce milieu. Puis quelqu'un me dit, "vous sortez du monde agricole je connais un organisme qui pourrait vous convenir".
Je vais donc passer des tests à Maltot à côté de Caen; là je me retrouve dans un paradis (si ça existe! J’y suis allé). Les tests d’entrée sont des QCM, pas des tests de QI. Ce sont des entretiens et une dissertation jugeant de votre motivation et de votre ouverture sur le monde. Les sélectionnés passeront une année scolaire ensemble, le but étant de les emmener à un « niveau première » pour passer des concours d’entrée en FPA. Les tests brillamment passés, on me demande vers quelle filière entre scientifique ou littéraire je désire m'orienter; je leur dis que je préfère le littéraire. On me rétorque que, me débrouillant pas trop mal en dissertation, vaudrait mieux aller en scientifique combler certaines lacunes. Je leur fait confiance et me lance dans l'aventure.
Je parlais de paradis plus haut, ce n'était pas déplacé. Nous arrivons dans un château on nous sommes pensionnaires. Les professeurs sont toujours disponibles certains même, habitant à côté, ne rechignent pas à venir aider les personnes qui le désirent, le soir. Il y a une auto émulation dans le groupe, les plus forts aidant les moins bons. Tout le monde doit progresser en même temps.
La plus part des gens ici sont des laisser pour compte de la société. Certains même sont des inadaptés sociaux, malades de leur handicap scolaire. Des rejetés de la vie, des personnes n’entrant pas dans des formats prédéfinis avant leur naissance.
Je comprendrais plus tard que les plus instruits ne sont pas forcément les plus intelligents mais les plus malléables au système.
Ici le système est simple, ceux qui suivent les cours relativement facilement se transcendent en aidant les autres et ces derniers se sentant soutenus progressent aisément, la boucle est bouclée. Cela fonctionne si bien que les professeurs sont parfois obligés de nous faire redescendre sur terre, mous sommes tellement confiants que nous ne doutons plus de rien, nous connaissons tout. Le laisser aller nous gagne! Un jour, n'étant plus motivés, nous écoutons d'une oreille distraite le prof de maths; le lendemain celui-ci entre dans la classe, efface le tableau et fait un cours sur les mathématiques quantiques; une demi-heure plus tard, il quitte la classe en disant :" je m'absente quinze minutes si vous avez des questions j'y répondrais !». Bien sûr nous n'avons rien compris, et sommes redevenus plus humbles, appréciant le chemin encore à parcourir.
C'est fort, l'école à l'envers, je ne savais pas que cela pouvait exister. Faire découvrir aux élèves leurs possibilités afin qu'ils progressent d'eux-mêmes, qu'ils soient demandeurs. Si on m’avait expliqué au début que l’école est faite pour s’enrichir, acquérir des outils pour l’avenir ; seulement des outils ; je n’y serais pas allé la peur au ventre d’être jugé et parfois même d’être moqué par un prof voulant rallier la classe à lui. Je progresse beaucoup cette année-là, progresser techniquement et aussi intellectuellement, j'ai pris confiance en moi, pris conscience de mes possibilités, su que je pouvais apporter des connaissances à mes camarades. Bien sûr je suis content de mes réussites scolaires, mais les plus grands bonheurs ont été les mercis de mes copains quand ils ont réussi leur examen; rarement je ne ressentirai cette joie.
Ce que j'ai appris là-bas c'est être fier de soi et ne pas en être honteux; l'éducation judéo-chrétienne vous pose des carcans, difficile de s'en défaire. Les professeurs de cet établissement devraient être décorés de l'ordre du mérite, ils travaillent dans l'ombre, car pour eux le but n'est pas d'être célèbre.
Je peux citer un exemple: Jean est une personne qui arrive au château, il me demande de remplir son questionnaire car il a honte de son écriture et de ses fautes. Garçon renfermé, il progresse à petit pas. Au milieu de l'année un stage en Angleterre de trois semaines est proposé. Lui, qui n’est jamais sorti de chez lui, le voilà parti en Irlande où il va passer tout le séjour avec un berger. Lui-même n'en est pas revenu (enfin si il est revenu, blague !) de pouvoir ne serait-ce que d'essayer. Comment sublimer des gens comme lui?
De mon côté, je ne soupçonnais pas le savoir que j'ai accumulé toutes ces années. Je me demande comment j'ai pu passer à côté de ces matières qui me fascinent maintenant, à en passer des nuits à résoudre des exercices à essayer d'expliquer aux autres, c'est la meilleure façon de savoir si on a compris. C'est quand même aberrant de constater le gâchis, où toutes ces années, passées sur un banc d’école, résumées en un an. Je progresse à des années lumières, me retrouvant dans cette dernière (lumière).
De toutes ces satisfactions une a dépassé le lot, nous avions une dissertation à faire sur "pour ou contre le boycotte de la coupe du monde 78 en Argentine" bien qu'étant en scientifique ma dissertation a été lue dans toutes les classes. J’ai le triomphe modeste, disant que ce n’est pas grand-chose (éducation?), alors que j'ai tout donné dans cet exercice et que oui je savoure mon triomphe.
Je suis rentré dans cet organisme avec seulement le niveau BEPC à la fin de l'année, étant à un bon niveau je réussi l'examen équivalent BAC, passeport vers l’université. C'est le côté visible, la sanction de ce parcours, la confiance en soi est un apport non mesurable. Pendant cette année, j’apprends à aimer le théâtre, même d’avant-garde comme il y en a Caen . Des auteurs qui me sont inconnus. J’apprends à aller au concert, à des manifestations publiques etc. De fait, je me retrouve dans un milieu qui me convient parfaitement alors qu’il m’était inconnu. Je suis allé militer contre la torture en Argentine, vu des gens qui avaient vécu ces horreurs. J’ai assisté à des débats anti-nucléaires entre les ultras et les gens d’EDF. J’ai rencontré des personnes intéressantes. Enfin je ne vois rien à rejeter de cette année charnière pour moi. Merci à ceux qui ont fait que ce soit possible.

Je voulais rendre hommage à ces gens qui ont permis cela. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, mon bonheur serait qu’il puisse lire cela pour leur faire comprendre qu’ils ont réussi des performances insoupçonnées.

Ce sont des bâtisseurs de vie!

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